Slate #01: Symboliques et realpolitik

août 31, 2009 at 1:09 1 commentaire

Le premier billet est souvent le plus délicat à écrire, car c'est celui qui donne le ton. D'autant moins aisé pour une nouvelle euro-députée qui a fait ses premiers pas dans l'arène politique il y a seulement quelques mois, quittant le milieu associatif pour mener la liste Europe Ecologie dans le Grand Est. Le milieu de la classe politique a ses codes. Les lecteurs de chroniques d'hommes et de femmes politiques aiment, je crois, à les retrouver. A ces adeptes-là, disons tout de go, que je crains que vous ne trouviez pas satisfaction.

Symbole 1 : L'écolo à vélo

Strasbourg est l'une des villes de France qui a su faire une place aux cyclistes dans son aménagement urbain. La ville a développé une politique de transport «intra-muros» intelligente qui privilégie le déplacement collectif et doux à l'usage de la voiture. A 35 ans, au XXIe siècle, l'urbaine strasbourgo-parisienne que je suis n'a jamais été propriétaire d'une voiture. Et ce n'est même pas véritablement un choix militant, c'est juste qu'il est plus simple et plus sain, à Strasbourg, de circuler sans voiture. Quand l'usage de la voiture devient nécessaire, comme cela a parfois été le cas pendant la campagne pour les européennes dans le grand Est, on a recourt à l'auto-partage et au co-voiturage avec Auto-trement qui met à disposition des véhicules dans plusieurs endroits de stationnement de la ville (équivalent auto du vélib).

Cela ne se sait pas, mais la ville a depuis plusieurs années mis en place un parc de vélos gratuits à disposition des eurodéputés en session une semaine par mois. Il aurait été idiot de ne pas en profiter pour marquer le coup de la rentrée parlementaire des écologistes au parlement européen.

C'est donc à vélo qu'un groupe de députés européens a décidé de faire sa rentrée parlementaire en reliant la gare de Strasbourg au Parlement européen. L'événement médiatique ne tient pas au fait que les écologistes se mettent en selles pour le parlement (le cliché est usé). L'événement médiatique tient au nombre de cyclistes qui constituent le cortège que j'ai l'honneur de guider, étant la locale de l'étape. Les élus écolos français ont été rejoints par leurs collègues allemands, belges, etc... aujourd'hui la 4e force politique au Parlement européen avec 55 députés.

Eurodéputés à vélo

Un acte symbolique, le fait d'user de la bicyclette pour marquer la rentrée parlementaire? Permettez moi de sourire, et d'affirmer ici, non sans cynisme, que le vélo ne devrait plus être le monopole des écolos et la voiture avec chauffeur l'apanage du politicien traditionnel... Le seul véritable événement à valeur symbolique, c'est que les écologistes, cyclistes ou non, sont le seul groupe significatif en progression au Parlement européen (ils pèseront 7% dans la nouvelle assemblée contre 5,5% dans la précédente).

Symbole 2 : L'hymne à la joie

Autre symbole et changement d'échelle. Pendant que dans les jardins de l'Elysée, retentissait «la Marseillaise» pour célébrer la fête nationale, devant le parvis du parlement européen de Strasbourg, nous étions accueillis par un orchestre symphonique entamant «L'hymne à la joie» de Beethoven. Les moins sensibles aux symboles européens y relèveront une mise en scène assimilable à une mascarade, les autres feindront de l'ignorer. Nous, le groupe d'eurodéputés écologistes, nous nous sommes tus pour écouter.

Mais, ce n'est que le lendemain, quand la première session dans l'hémicycle s'est ouverte avec l'Hymne à la joie que j'ai connu ma plus grande émotion de cette rentrée parlementaire. C'est mon rêve d'Europe, qui pendant un instant, dans l'hémicycle a pris des airs de réalités, sur fond de langage universel. Une Europe moteur d'un nouvel essor de notre pensée susceptible de nous conduire à un nouvel humanisme. J'ai été transportée par ce rêve d'Europe qui offre encore des perspectives d'espoir, un projet d'avenir et de société.

Pendant ce temps-là, les eurosceptiques nationalistes sont restés ostensiblement assis. Je ne les comprends pas, ceux qui refusent de passer la porte européenne et d'entrer dans l'univers complexe où on travaille avec 27 cultures différentes, où on nous invite à basculer dans l'Histoire, dans la construction d'une vraie perspective d'avenir. Je ne m'explique pas ce refus de célébrer les valeurs humanistes que symbolise pour moi l'hymne à la joie: les idéaux de libertés, de paix, de solidarité, la capacité d'intelligence collective, l'unité dans la diversité...

Premier face à face sur les notes d'un morceau de musique qui symbolise une volonté d'européanisation confrontée à la difficulté de construction de l'union des peuples européens. Utile piqûre de rappel de toute la complexité de la construction d'une culture commune européenne et de l'appropriation citoyenne de l'europe. Si tout le monde connaît la mélodie, il faut admettre que nous avons un problème d'appropriation citoyenne avec cet hymne. Aucun chef d'Etat européen n'a jamais eu le courage de proposer qu'une rencontre sportive qui opposerait une équipe européenne à une équipe américaine débute par la 9e symphonie de Beethoven...

Un détail, un symbole sans importance? Ce détail, comme d'autres, à l'échelle de la construction européenne, a une véritable portée politique. Parce qu'il suppose d'abord une décision politique forte au niveau européen. Et parce qu'ensuite, il est, aujourd'hui, un des éléments révélateurs du clivage entre la volonté des pro-européens de partager un hymne qui rassemble et rapproche leurs concitoyens sous une bannière commune (en attendant la mise en place d'une véritable Europe politique) de ceux qui ne veulent pas du projet européen.

Imaginez, un instant, le poids et l'influence d'une conférence intergouvernementale où chaque représentant qui défend généralement ses intérêts nationaux prendrait la décision d'assumer un hymne commun européen. Je crois qu'«identitairement», cela constituerait un pas important dans le renforcement de l'Europe des citoyens européens.

Symbole 3: l'élection de Jerzy Buzek


Principal événement de cette première session, l'élection de la présidence du Parlement pour succéder à Hans-Gert Pöttering. Dans mon esprit, et avec ma culture de la politique franco-française, je m'attendais à ce que nous soit présenté un candidat par groupe parlementaire représenté au sein de l'hémicycle.

Mais le jeu politique européen n'est pas le jeu politique français. Si en France, les clivages entre gauche et droite sont de plus en plus difficiles à appréhender, au Parlement, le rapport binaire se voit tout simplement multiplier par 27. De gauche ou de droite, ma collègue alsacienne Michelle Striffler, étiquetée «Gauche Moderne» qui siège au sein du PPE, le grand groupe de droite? De gauche ou de droite, les élus italiens de la Margherita qui sont passé de l'«Alliance des Libéraux Démocrates» (ADLE) au groupe socialiste rebaptisé «Le groupe de l'alliance progressiste des socialistes et démocrates». De gauche ou de droite les sociaux-libéraux britanniques?...

On peut tout de même identifier, en nombre, deux grands groupes: le Parti Populaire Européen (PPE dans lequel on retrouve les élus UMP) et l'Alliance Progressiste des Socialistes et Démocrates (ancien PSE dans lequel on retrouve les élus du PS français). Les arbitres de la constitution de majorités gagnantes sont l'Alliance des Libéraux démocrates plutôt proches du PPE (ALDE dans lequel on retrouve les élus du Modem) et Les Verts-ALE (dans lequel on retrouve les élus d'Europe Ecologie). Et puis, deux groupes qui me semblent pouvoir être clairement identifiés de gauche et de droite: la GUE (la gauche radicale ou extrême gauche) et le parti des conservateurs et réformistes (la droite radicale ou nationalistes dits aussi eurosceptiques).

Sur la base de cet échiquier politique, aujourd'hui seuls les deux premiers grands groupes pouvaient prétendre construire des majorités pour accéder à la Présidence du parlement européen. Mais plutôt que de présenter chacun un candidat, ils se sont mis d'accord avant de procéder au vote. Ainsi, l'ancien premier ministre conservateur polonais, Jerzy Buzek emporte la présidence haut la main par 550 voix (736 sièges) à bulletins secrets, contre la Suédoise Eva Britt Svensson (extrême gauche/89 voix) en bénéficiant, outre des suffrages des conservateurs (PPE), de celles des socialistes (PSE) qui récupéreront la présidence à mi-mandat, mais aussi des libéraux (Adle) et d'une parti des Verts-ALE européens.

Je me suis interrogée sur le mode opératoire, que je connaissais, mais qui pour autant n'a pas manqué de me surprendre. Nous avons débattu au sein du groupe des Verts-ALE sur le fait de voter pour Jerzy Buzek. Nous étions partagés. Premier exercice pratique qui nous confronte à la réalité du choc de cultures: notre culture politique franco-française directement mise à l'épreuve de la culture politique européenne.

Tous pro-européens que nous sommes, nous n'étions pas préparés à ce premier choix politique aux impacts croisés et contradictoires entre les enjeux européens et les impacts de ressentis politiques sur le territoire français. Nous n'étions pas préparés à ce dépassement nécessaire de soi qui suppose de se placer dans une perspective historique pour envisager un homme au-delà de son appartenance, pour s'attacher à ses combats, son histoire et sa capacité à fédérer autour de l'enjeu commun qu'est la construction européenne. Difficile de comprendre que la présidence du parlement européen revêt une fonction essentiellement de prestige et symbolique, dépourvue d'influence politique.

Jerzy Buzek, dans la perspective européenne, plus qu'un libéral démocrate, c'est un Polonais, un europhile, un ancien de Solidarnosc, dont le militantisme pour le dépassement pacifique du totalitarisme communiste et pour la liberté et les droits de l'homme est reconnu de tous. A ce titre, il est l'homme qui peut faire barrage à la montée en puissance des eurosceptiques. Il est celui qui permet de marquer historiquement, 20 ans après la chute du Mur de Berlin, la réunification pleine et entière de l'Europe en honorant les nouveaux pays membres.

La consigne au sein du groupe des Verts-ALE, ne réussissant pas à sortir du débat culturel, était «la liberté de vote en fonction des convictions». La majorité des écologistes français, comme les socialistes français, a eu une approche a-historique en choisissant de s'abstenir.

Un quotidien régional énoncera qu'au cours de cette première session, j'essuierais ma première leçon de realpolitik. Oui, j'ai eu à m'interroger sur le sens de la politique cette semaine. Oui j'ai eu à m'interroger sur le sens de l'abstention, sur l'absence de choix, sur le refus de choisir, sur le manque de courage. Oui, j'ai mesuré que refuser de choisir, c'était peut-être refuser de faire de la politique. J'ai pensé au fait que nous n'avions pas été élus pour faire de la figuration, que nous n'avions pas été élus sur la base d'une campagne et d'un programme franco-français, mais bel et bien sur un programme et une ambition européenne. J'ai pensé au sens du mandat qu'on m'a donné la chance d'honorer, au mandat qu'on m'a donné pour faire et transformer l'Europe, pour la rendre plus écologiste et solidaire... Je crois que l'élection de Jerzy Buzek est un acte de solidarité Est-Ouest.

Le seul enjeu, le seul message que porte l'élection du polonais Jerzy Buzek souligné par l'ensemble des groupes (sauf et sans surprise les Conservateurs réformistes) et le seul que je souhaite retenir est le suivant:

«Monsieur le Président, votre élection est un symbole contre la dictature, un symbole d'une Europe Unie qui met fin au clivage Est-Ouest.

Monsieur le Président, vous êtes soutenus par ce parlement qui est constitué d'une majorité de pro-européens».

Cela, je ne l'ai compris qu'après le vote et moi qui revendique tellement fort mon rêve d'Europe, lors de ce premier vote, je suis passée à côté de l'Histoire en m'abstenant. Je n'ai pas su me placer dans la bonne perspective. J'ai manqué d'audace et de confiance. Ma première leçon au sein du parlement européen, va au-delà d'une leçon de realpolitik. Si j'avais souhaité être ou rester une fondamentaliste et une idéologue, j'aurais poursuivi mes travaux de thèse de doctorat et aurais fait en sorte de m'inscrire durablement dans le milieu universitaire. Je n'aurais pas franchi le pas et décidé de m'engager en politique en prenant la tête de liste de la campagne Europe Ecologie dans le grand Est.

Pragmatisme

Etre pragmatique aujourd'hui ne suppose pas de renoncer à ses aspirations et convictions. Bien au contraire, dans le contexte de crise que nous connaissons, cela suppose une véritable force et capacité de projection et d'initiative. Parce que le monde a changé, parce que l'Europe a changé, parce que nous avons changé, il nous appartient non seulement de nous adapter à ces changements, mais plus encore de faire preuve d'imagination, de responsabilité et de courage pour sortir durablement d'une crise globale — économique, financière qui débouche sur une crise sociale et ignore la crise écologique et climatique sans précédent. Tout est lié et la situation que nous connaissons aujourd'hui n'est rien d'autre que le résultat des choix de développement qui en 50 ans ont causé plus de dégâts humains et environnementaux que dans toute l'histoire de l'humanité.

Ce ne sont ni des slogans, ni le coup d'état, ni l'abstention qui nous permettrons d'impulser la mutation nécessaire de notre système pour sortir de la crise. Les utopistes pragmatiques, dont je suis, l'ont compris. Ils ont a cœur de sortir des bouquins et des discussions de salon, ils ont à cœur de convaincre le plus grand nombre et d'avancer pas à pas, jamais assez vite, mais surtout de ne pas cesser d'avancer pour assurer le changement.

Pour dire vrai, au-delà des symboles, la seule vraie leçon de cette première semaine de session parlementaire, a consisté à mesurer les rapports de force et principales difficultés que nous aurons à surmonter pour mettre en œuvre notre contrat écologiste européen et à évaluer la force de nos convictions et motivations pour y parvenir. Notre capacité d'influence est belle et bien réelle et la victoire de calendrier contre la présentation de la candidature de Manuel-José Barroso en est la preuve.

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Rentrée parlementaire Slate #02: Mon Europe mérite mieux que Barroso!

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